Lumières du Nord
Colette Dubois

Le spectateur qui regarde les photographies et les vidéos d’Arnaud de Wolf, ne trouve que le mot « paysages » pour les qualifier. Pourtant, ces images n’ont aucune des qualités habituelles du genre : elles ne sont ni pittoresques, ni lyriques ni documentaires. L’artiste s’attache à des lieux extérieurs et vides de toute présence humaine. Ainsi, l’installation vidéo ‘Island’, montre une étendue d’eau et une île en son centre, une image fixe, photographique. Rien ne semble bouger dans cet espace vide de tout signe de présence humaine. Il faut l’examiner avec attention pour percevoir quelques changements dans l’écume des vagues, pour voir le passage d’oiseaux ou d’insectes, pour discerner le mouvement des nuages, ténu mais bien réel. Dans ce lieu aussi immobile dans l’espace que dans le temps, les choses sont là devant nous, telles quelles. Le spectateur ignore tant le moment filmé que l’endroit de la terre où l’île se situe. Cette vue d’un lieu inconnu vise l’éternité. Le paysage, tel que le conçoit Arnaud de Wolf, relève de la construction d’un univers intemporel, le sien. Et si ce monde construit d’image en image n’a ni latitude, ni longitude, on peut affirmer qu’il se situe aux antipodes de la folie et de la furie qui nous entourent.

Pour Arnaud de Wolf, un paysage n’est pas forcément une grande étendue, ce peut être l’entrée d’un tunnel, une carrière, le détail d’un pont d’autoroute. Les photographies de la série « Heim » incluent l’architecture contemporaine dans paysages. Des façades d’immeubles trouées de fenêtres tantôt carrées, tantôt rectangulaires occupent la plus grande partie de l’image et ne laissent que peu de place à leurs alentours. Lorsque le ciel apparaît dans l’image, il se confond avec un fond blanchâtre sur lequel la structure du sommet de la bâtisse se découpe. Inversement, le sol affirme toujours sa présence dans l’image, il est plus ou moins couvert de neige et l’on peut dire qu’elle est le terreau à partir duquel les constructions s’élèvent. Les couleurs de ces façades évoquent celles de la nature :

blanches comme la neige, ardoises grises qui rappelle la roche, béton brut et pierres naturelle qui se mêlent au rocher, bois associé à des surfaces lisses peintes en vert. A ces photographies d’immeubles, l’artiste associe des paysages de montagnes : ici un massif où rochers et conifères saupoudrés de neige se confondent et dominent un plan d’eau gris d’acier. Là, les roches rougeâtres contenues par un treillis auquel la neige s’accroche font naître des stalactites de glace. Ailleurs encore, un sommet - s’agit-il d’un petit monticule ou d’un pic ? - émerge, de la même manière que les immeubles, d’une étendue blanche.

Dans ces images, la lumière singulière de la neige (la neige diffuse plus la lumière qu’elle ne la réfléchit) fabrique ce Heim — la maison, le foyer —, un univers qui peut nous sembler inhospitalier mais qui, pour Arnaud de Wolf, est protecteur et familier. La neige en tant que matière rejoint aussi une autre caractéristique de son travail : l’importance que l’artiste accorde à la matière, ses propriétés, sa plasticité. S’il aborde le paysage dans sa globalité, il s’intéresse aussi à ses structures. Ainsi, les particularités de la neige et de la glace sont au centre de l’installation vidéo « Ice Cube » - la projection d’une image fixe sur le coin d’une pièce qui produit l’effet d’un cube - et plus encore de « Crystal » : la projection zénithale de la désagrégation de cristaux de givre sur une vitre qui forme des dessins aussi oniriques qu’insaisissables.

Le paysage ne se définit alors ni par sa taille, ni par sa localisation, mais par l’attraction qu’il exerce sur son spectateur ; une fascination née de la mise en œuvre d’une certaine qualité de regard.